Un ambassadeur américain controversé

Updated: Nov 18, 2019

La droite religieuse américaine applaudit. Les défenseurs des droits de l'homme et les acteurs de la santé globale sont inquiets. Andrew Bremberg, le nouvel ambassadeur américain à l'ONU est farouchement opposé à l'avortement et aux politiques de planning familial.


Par Philippe Mottaz, The Geneva Observer, twitter@pmottaz et Stéphane Bussard - contribution du Temps au Geneva Observer-, twitter@StephaneBussard

Le 15 novembre 2019


Analyse


Ce fut un vote hautement partisan. Le 22 octobre dernier, 50 républicains contre 44 démocrates ont confirmé la nomination d'Andrew Bremberg au poste d'ambassadeur des États-Unis auprès des Nations unies à Genève. La seule opposition républicaine à cette confirmation est venue de deux femmes, les sénatrices Susan Collins du Maine et Lisa Murkowski d'Alaska, toutes deux généralement favorables à l’avortement et aux programmes de politique de santé publique qui défendent le planning familial. Proche du secrétaire d’Etat Mike Pompeo et du vice-président Mike Pence dont il partage les convictions religieuses, l’ambassadeur Bremberg est foncièrement opposé à l’interruption volontaire de grossesse, y compris en cas de viol.


Satisfaction chez les diplomates. Inquiétude chez les défenseurs des droits humains


Si dans les milieux diplomatiques genevois on se félicite aujourd'hui que le poste d’ambassadeur américain à l’ONU soit finalement repourvu après près de trois ans de vacance, parmi la communauté des défenseurs des droits humains et dans les milieux de la santé globale, c’est en revanche la consternation et l’inquiétude qui prévaut au vu des positions radicales prises par le nouvel ambassadeur lors de ses auditions devant le Sénat. Laila Matar, directrice adjointe de Human Rights Watch à Genève, est catégorique : «Les positions de Bremberg sont dangereuses. Il ne soutient pas des droits fondamentaux.»



Andrew Bremberg présente ses lettres de créance à la directrice générale de l'ONU Genève Tatiana Valovaya. Photo: Mission des Etats-Unis auprès de l'ONU à Genève

Trois jours après avoir présenté le 12 novembre ses lettres de créance à la nouvelle directrice de l’ONU Genève Tatiana Valovaya, l’ambassadeur Bremberg partageait par courriel au Geneva Observer et au Temps sa satisfaction d’être en poste : «Le leadership américain a été essentiel lors de la création des Nations unies. Je suis donc honoré de servir comme ambassadeur à Genève. Le travail accompli à Genève a un impact majeur sur de nombreuses vies à travers le monde. »


Or, c’est exactement l’importance du poste d’ambassadeur auprès des Nations unies et l’influence que peut avoir celui qui l’occupe qui nourrissaient déjà les préoccupations d’une vaste coalition d’ONG après la nomination d’Andrew Bremberg et qui sont aujourd’hui renforcées par son entrée en fonction. « Chaque jour dans le monde, les droits reproductifs de millions de femmes et de filles, de la communauté LGBTQI, des immigrants risquent d’être réduits ou abolis » si Andrew Bremberg devait accéder à ce poste, écrivait Giselle Carino, directrice générale pour l’hémisphère occidental de l’International Planned Parenthood Federation.

Une coalition de 38 organisations, dont Human Rights Watch, avait envoyé un courrier argumenté en juillet dernier aux membres de la Commission des affaires étrangères du Sénat pour demander que le choix de Donald Trump ne soit pas entériné. En vain.


La droite religieuse américaine applaudit


Le lendemain du vote du Sénat assurant sa confirmation, les milieux américains opposés à l’avortement prenaient toute la mesure d’avoir l’un des leurs à un poste d’une telle importance. L’organisation Susan B. Anthony milite activement aux Etats-Unis pour l’élection de candidats opposés à l’avortement. Riche, organisée et puissante, emmenant derrière elle une bonne partie de la droite religieuse américaine, sa direction était au départ horrifiée par la candidature de Donald Trump qui représentait à ses yeux la décadence sociétale qu’elle entend combattre. Mais ce puissant comité d’action s'est finalement ralliée au candidat républicain en juin 2016 après que celui-ci lui a promis lors d’une rencontre à New York de nommer des juges anti-avortement. « Trump a toujours été notre dernier choix, mais lorsque vous faites face à un choix binaire, il n’y a plus d’hésitation possible » avait alors déclaré sa présidente, Marjorie Dannenfelser. Le lendemain de la confirmation d’Andrew Bremberg, catholique ultra-conservateur diplômé en psychologie et théologie de l’Université franciscaine de Steubenville et de la Catholic University , Marjorie Dannenfelser signait un communiqué par lequel son organisation se félicite qu'à Genève, le nouvel ambassadeur américain se fera « l’avocat influent du premier de tous les droits humains, le droit à la vie et qu’il résistera au lobby international pour l’avortement actif à l’ONU. »

En réponse à la requête d’interview pour The Geneva Observer et Le Temps, le nouvel ambassadeur écrit aussi dans le courriel déjà mentionné: «Aujourd’hui, les Etats-Unis continuent d’être les plus grands contributeurs au budget de l’ONU et nous nous engageons à maintenir notre partenariat avec les organisations internationales établies à Genève. Nous continuerons à défendre haut et fort les droits humains.»



"Beaucoup voient dans ce développement un effort supplémentaire de l’administration américain de se désengager totalement de l’architecture du système des droits humains en place depuis 1948."

Les défenseurs des droit humains ne font pas mystère de leur scepticisme face à une telle affirmation. Ils font en effet remarquer qu’Andrew Bremberg a soutenu la récente création par le secrétaire d’Etat Mike Pompeo d’une nouvelle commission sur les « droits inaliénables » au sein du Département d’Etat américain. Mise sur pied dans le plus grand secret, révélée à l’époque par Politico, son objectif est de procéder à une redéfinition complète de la notion des droits humains tels qu'ils apparaissent dans la Déclaration universelle des droits de l’homme. La mention des « lois de la nature et au droit naturel » fait explicitement référence à des notions religieuses. Beaucoup voient dans ce développement un effort supplémentaire de l’administration américaine de ne plus observer la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1949.


Un homme proche de Mike Pompeo


Ambassadeur « tardif », arrivant à une année des élections américaines, sera-t-il aussi un ambassadeur « pressé », déterminé à influencer rapidement le cours des choses en se montrant hyperactif dans la défense des positions de l’administration américaine ? Il a assurément l’oreille de Mike Pompeo et du vice-président Pence. Pourtant, ceux qui ont observé son parcours le disent fin politicien et soulignent qu’il fut conseiller du chef de la majorité républicaine au Sénat, Mitch McConnell, un pur allié de circonstance de Donald Trump, qui garderait sa détestation du président privée. Récemment, Andrew Bremberg aurait, dit-on, pesé dans la balance pour que les Etats-Unis et les autres membres de l’Union postale universelle trouvent un compromis sur la tarification des petits colis alors que Washington menaçait de quitter l’UPU. Les plus optimistes pensent qu’il pourrait montrer une facette plus pragmatique qu’on pourrait l’imaginer: «Il ne va pas être guidé pas la théologie anti-onusienne propagée par l’ex-conseiller à la sécurité nationale John Bolton.» Dans la capitale américaine, on le dit parmi ceux qui depuis un moment cherchait une porte de sortie de l’administration Trump. Genève pourrait lui offrir le meilleur des deux mondes. Si sa parenthèse genevoise devait ne durer qu'une année, son influence pourrait être limitée. En cas de nouveau mandat pour Donald Trump, selon les instructions qu’il recevra de Washington, il n’est pas exclu non plus qu’il contribue à polariser la scène multilatérale genevoise sur la durée.



Philippe Mottaz est le fondateur du Geneva Observer. Stéphane Bussard est correspondent de la Genève internationale au quotidien suisse de référence Le Temps


Philippe Mottaz et Stéphane Bussard sont les coauteurs de #Trump - De la démagogie en Amérique, publié en 2016 chez Slatkine&Cie


129 views