Seth Berkley, un esprit libre et engagé à la tête de GAVI

Updated: Nov 7, 2019

Portrait


Par Stéphane Bussard (contribution du Temps au Geneva Observer) et Philippe Mottaz, The Geneva Observer

Le 6 novembre 2019



Au huitième étage du bâtiment du Geneva Health Campus qui domine la ville, il a une vue imprenable sur les institutions internationales et le lac. Les tours, ça le connaît. Seth Berkley a grandi à Manhattan. Il a vécu son enfance à Tribeca, dans un quartier où abondaient à l'époque les friches industrielles et qui est aujourd'hui l'un des plus branchés de New York. Depuis 2011, ce New-Yorkais, qui en impose par sa taille et sa voix, dirige GAVI, l’Alliance du vaccin, une organisation internationale créée pour relancer des efforts de vaccination qui stagnaient et pour offrir à tout enfant, où qu’il habite, un accès égal aux vaccins. A Genève, le grand public ne le connaît pas ou peu. Et pourtant. « Seth a été un pionnier dans les efforts pour créer un premier traitement pour les malades du sida », relève un ami, Scott Weber, président de l’organisme international Interpeace à Genève. Les deux hommes, de nationalité américaine, se sont rencontrés en 2000 à Davos, où fut lancé GAVI grâce à l’appui de Bill Gates. « Pour Seth, c’est clair. C’est toujours la mission qui prime et non l’institution ou la bureaucratie. Il préfère toujours adapter l’organisation à la mission et non l’inverse. »


Admirateur de Martin Luther King


Dans le bureau de Seth Berkley trône une photo de Martin Luther King qu’il a obtenue du médecin du célèbre activiste des droits civiques aux Etats-Unis. Elle lui rappelle l’époque où il travaillait à Jackson avec le premier médecin noir qui avait eu enfin le droit, après moult tracasseries, de pratiquer le métier. « Le Mississippi était le plus pauvre des Etats américains avec des inégalités criantes. Ce fut, pour moi, une expérience plus choquante que d’aller pour la première fois en Afrique, qui était pourtant une autre région du globe, un autre continent. Là, j’étais aux Etats-Unis... ». A Genève, le patron de GAVI apprécie la situation privilégiée du lieu, pas trop loin de l’Afrique, entre l’Asie et l’Amérique. Il aime travailler avec un personnel en provenance de plus de 40 pays. Il est reconnaissant aux autorités suisses qui ont permis la construction du Geneva Health Campus.


Seth Berkley, directeur exécutif de GAVI, l'Alliance du Vaccin, depuis 2011. Photo: ©David Wagnières

Seth Berkley n’est pas formaliste pour un sou. Décontracté, sans cravate, les cheveux presque en pagaille, il est à l’aise ici. Dans une ville où une équipe des Hôpitaux universitaires de Genève a réussi à définir une «formule capable de prédire l’efficacité et la sécurité de nouveaux vaccins contre le virus Ebola », où siège dans un mouchoir de poche l’Organisation mondiale de la santé, la Fédération internationale de l’industrie du médicament, des ONG, des centres universitaires de santé globale et le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme.


Aider les enfants des ghettos à jouer aux échecs


A 63 ans, cet épidémiologiste qui a roulé sa bosse aux Etats-Unis, mais aussi dans de multiples pays africains, le rappelle. GAVI s’est dès sa création donnée pour mission de remédier à un grand déséquilibre. Il y avait bien de puissants vaccins disponibles dans les pays riches, mais les pays en voie de développement en étaient largement privés. GAVI a introduit 430 vaccins dans les Etats les plus pauvres. «Il a aussi été en mesure de faire baisser à 27 dollars le prix de 11 vaccins recommandés par l’OMS. Or ils pouvaient coûter jusqu’à 1300 dollars aux Etats-Unis », insiste Seth Berkley qui relève que la couverture vaccinale dans les pays les plus pauvres est désormais de 80 % alors qu'elle ne se situait qu’à 59 % au moment où GAVI a vu le jour.

Etabli avec sa famille le long de la côte lémanique, Seth Berkley, le regard perçant, se sent aujourd’hui davantage citoyen du monde que simple New-Yorkais. Il n’est pas arrivé à la tête de l’Alliance du vaccin par hasard. Passionné par la discipline médicale, il voit comme sa mission d’agir pour aider ceux et celles qui en ont le plus besoin. Enfant, il apprenait à jouer aux échecs à des enfants des ghettos. Il a coopéré avec des médecins très engagés dans le mouvement des droits civiques qui soignaient des gens dans les quartiers défavorisés de certaines cités. La justice sociale, à l’image d’un Martin Luther King qu’il vénère, lui est chevillée au corps. C’est pourquoi il s’inquiète aujourd’hui du repli nationaliste de certains pays qui limitent la capacité d’institutions comme GAVI de mener des campagnes qui viennent en aide au plus grand nombre.


“Les inégalités sont à l'origine de révolutions“


Le scientifique new-yorkais aime piloter des avions et naviguer à ses heures libres pour se changer les idées. Et même si la question des vaccins l’accapare, il garde une vision globale de la société dans laquelle il vit. L’explosion des inégalités dans le monde et en particulier dans son pays d’origine l’interpelle. « Oui, c’est une chose de dire qu’une personne qui travaille dur doit gagner davantage. C’en est une autre de voir qu’1 % de la population a davantage de ressources que les 99 % restants. A travers l’Histoire qui tend à se répéter, l’existence de graves inégalités a été à l'origine de révolutions. C’est un défi que nous devons relever. Nous devons repenser la manière dont fonctionne le monde, constate le scientifique. Il y a assez de ressources sur cette planète pour répondre aux besoins fondamentaux de tous. »

Dans cette veine humaniste, il a fondé l’International AIDS Vaccine Initiative (IAVI) pour mener un combat sans pitié contre le sida. Il faut dire qu’il a été tôt sensibilisé à une approche humaine des homosexuels. Bien avant Rock Hudson qui avait révélé sa maladie au grand jour, la mère de Seth Berkley venait en aide à une catégorie discriminée de la population. A New York, elle gérait une agence de voyages pour gays des années avant l’apparition des drapeaux couleur arc-en-ciel dans les rues de la planète entière.


La résistance des mouvements anti-vaccins


Seth Berkley ne l’élude pas. Le chemin emprunté par GAVI est parfois semé d’embûches. « Le mouvement anti-vaccins constitue un défi. Mais depuis que la question des vaccins a émergé au XVIIIe siècle avec Edward Jenner, il y a toujours eu ce type de résistance. Une chose a toutefois changé en Occident. Nous sommes devenus complaisants. Comme les gens ne sont pas familiers avec des maladies en apparence lointaines, ils n’en ont plus peur.» Ce qui inquiète aussi le directeur exécutif de GAVI, c’est la désinformation qui se répand à « la vitesse de la lumière » sur internet. Comme celle, reprise d’ailleurs par le candidat Donald Trump en 2016, selon laquelle les vaccins causeraient de l’autisme. Une rumeur notamment répandue par le médecin britannique Andrew Wakefield, mais contredite, selon Seth Berkley, par de très nombreux chercheurs à travers le monde. « C’est important de fournir les bonnes informations au public, de bien former les personnels médicaux », poursuit l’épidémiologiste. Il reste que la réalité de la vaccination est là. « Le Rwanda est le pays qui a la plus grande confiance dans les vaccins au monde, poursuit Seth Berkley. Et vous serez choqués de l’apprendre : celui avec le plus faible taux de confiance, c’est la France, la patrie de Louis Pasteur. » La Suisse, pays de Novartis et de Roche, n’est pas très bien lotie non plus, sujette elle aussi au mouvement anti-vaccin.


Les pays occidentaux ont beau se sentir moins concernés par les vaccins, il n’est pas rare que certains virus soient exportés à partir des pays développés. Un touriste suisse qui s’adonnait au golf aux Etats-Unis avait été à l’origine d’une épidémie de rougeole. « Le ministre brésilien de la santé me l’a aussi révélé, poursuit Seth Berkley. De nombreux virus ont été importés des Etats-Unis. »


« La confiance dans les institutions est indispensable », poursuit le directeur de GAVI. Un défi quand on songe au désastre qu’ont contribué à créer certaines pharmas outre-Atlantique dans la crise aigüe des opïodes.


“Eradiquer la polio est l'une de mes priorités“


La poliomyélite fut l’un des grands succès des campagnes de vaccination, le nombre de cas dans le monde ayant chuté de façon dramatique au fil des ans. Il fut un temps où 350 000 personnes étaient infectées chaque année. Aujourd’hui, les cas se comptent en dizaines. Une résurgence de la polio en Afghanistan et au Pakistan inquiète toutefois Seth Berkley : « La polio n’est pas éradiquée. Cela demeure notre priorité absolue. »


Les percées dont l’OMS se félicite, c’est le vaccin développé pour contrer le virus Ebola. Pour Seth Berkley, la création de vaccins expérimentaux, qui devraient être homologués au premier trimestre 2020, est un « game changer », un tournant. Comme le dit l’OMS, ils ne se substituent pas aux mesures globales prises pour aborder une épidémie d’Ebola, mais ils jouent un rôle majeur. Notamment social. Les familles de victimes d’Ebola ne sont pas contraintes de laisser froidement partir leurs proches décédés sans les voir. En République démocratique du Congo, le vaccin Merck a été capital. Mais là encore, il ne résout pas tous les problèmes. L’insécurité qui règne dans le Kivu complique sensiblement la tâche du personnel de santé.


Seth Berkley est un fonceur. Un aventurier sommeille en lui. Quand il fut employé par le Département d’État américain, il traversa en chameau tout un territoire contrôlé par des rebelles au Darfour pour y évaluer scientifiquement l’acuité de la famine. Amateur de vins, adepte de treks au Tibet ou en Namibie, il reste « doté d’un grand sens de l’humour, soulignent ses amis. Au vu de son expérience et de ses voyages, il a toujours mille et une histoires à raconter. Mais ce qu’il ne tolère pas, ce sont les blocages bureaucratiques. Pour lui qui comprend la science et la politique, rien n’est impossible. » Quand la fièvre purpurique tue des enfants au Brésil, il s’attèle à trouver une solution pour y remédier. GAVI est transparent, relève Seth Berkley. Son action est constamment évaluée. Qu’elle soit efficace ou non, tout est mesuré et corrigé.


Alliance constituée d’Etats, de l’industrie pharmaceutique, d’ONG, d’agences onusiennes, d’instituts de recherche, GAVI est sans doute la définition la plus proche de ce qui apparaît comme une nouvelle forme de coopération et de multilatéralisme. Si des polémiques ont parfois éclaté au sujet du financement de l’OMS par le secteur privé, notamment lors de l’épidémie de H1N1 en 2009, le New Yorkais assume pleinement. Il est tellement convaincu par la cause qu’il défend qu’il n’aborde pas le débat qui continue de faire rage sur le financement du système de santé globale par le secteur privé et dont rend compte notamment Anand Giridharadas dans son livre « Winners Take All ». « Y a-t-il parfois conflit d’intérêt ? Si c’est le cas, nous le mettons sur la table en toute transparence avec les acteurs concernés et les abordons frontalement. Ce que nous ne faisons pas, c’est éviter le problème. » GAVI de fait achète des vaccins pour 60 % des enfants de la planète. « Nous avons, relève son patron, un énorme pouvoir de marché qui nous permet de faire baisser les prix. »


Quand la crise d’Ebola éclate en RDC, GAVI promet d’investir jusqu’à 390 millions dans un vaccin contre le virus. Un tel engagement fait de GAVI un interlocuteur fiable auprès de l’industrie dès lors prête à fournir de vaccins pour Ebola, la fièvre jaune, la méningite ou le choléra. Prêts à l’usage.


Défense du bien commun


Pour la période 2021-2025, GAVI envisage d’investir 9.4 milliards de dollars. Pourquoi autant ? Pour éradiquer la pneumonie et la diarrhée, les deux principaux facteurs de mortalité des enfants et pour développer de nouveaux vaccins contre le cancer de l’utérus. Les sommes engagées sont faramineuses, mais à la hauteur des défis. De fait, « pour chaque dollar investi, souligne Seth Berkley, la société au sens large bénéficie d’un retour sur investissement de 54 dollars. C’est pourquoi nous allons continuer notre travail avec l’objectif de vacciner 300 millions d’enfants supplémentaires au cours des cinq prochaines années, de prévenir la mort de 7 à 8 millions de personnes et d’avoir un impact de 80 à 100 milliards sur les économies nationales. » L’innovation technologique est aussi essentielle. GAVI recourt ainsi toujours plus aux drones, au Rwanda, en RDC et mène un projet important au Ghana où près de 2000 cliniques seront ravitaillées 24 heures par jour, 7 jours sur 7.

Ce qui fait courir Seth Berkley, c’est le bien commun. Pour y contribuer, il faut tout essayer. C’est d’ailleurs ce qu’il aime toujours dans sa ville natale : New York se réinvente, se reconstruit en permanence. Pour le président d’Interpeace Scott Weber, c’est une évidence : « Seth est un personnage assez unique. Genève a besoin de davantage de gens comme lui. Le mot « impossible » ne fait pas partie de son vocabulaire.»



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