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Mike Pompeo et la main de Dieu

Par Alain Frachon*, pour The Geneva Observer


Le 8 décembre 2020


Opinion-Analyse


Il était le parrain, le guide, celui qui conduit le troupeau sur la bonne voie — celle de la foi. On n’avait jamais vu un chef de la diplomatie américaine mêlant aussi étroitement politique et religion. Mais Mike Pompeo, épaules de déménageur, tête d’enfant de coeur, protestant évangélique traditionaliste pour ne pas dire fondamentaliste, s’apprête à quitter le département d’Etat. Il laisse une nuée d’orphelins : le camp des « valeurs familiales », une Internationale conservatrice — certains diraient « réactionnaire ».



Mike Pompeo, en juin de cette année à la Richard Nixon Library. ©Shutterstock

Il s’agit de tous les pays qui, avec lui, ont lutté, ici et là, notamment au sein des Nations Unies, pour nuancer, contourner, interpréter dans un sens — le leur — l’entendement des droits de l’homme tels que la charte de l’ONU les a définis. La bataille, philosophico-idéologique, est loin d’être terminée. Mais Pompeo, qui l’a menée à visage découvert, comme un cardinal en chaire, a apporté à son camp tout le poids des Etats-Unis. Ce n’est pas rien.


Il sera pleuré, regretté partout où l’on pense que les droits de l’homme ne sont pas forcément ceux de la femme, que la religion et la famille comptent autant que la liberté individuelle et que le progressisme dit « sociétal » désintègre les sociétés plus qu’il ne les libère. Cela fait du monde — de la Pologne, celle du parti Droit et Justice (le Pis), à l’Arabie saoudite, de la Hongrie de Viktor Orban aux Emirats arabes unis, de la Russie de Vladimir Poutine à l’Indonésie, plus grand pays musulman. Et quelques autres aux quatre coins du globe.


Ennemi commun : l’Occident né des années 1960, celui des « libérations » féministes, sexuelles, individuelles, celui de la contestation de l’autorité et de l’affirmation du « moi ». Théâtre d’opération privilégié : la Troisième commission de l’Assemblée générale de l’ONU — celle dite des « droits humains », chargée des questions sociales, humanitaires et culturelles. A partir de 2018, les diplomates américains vont y défendre « la ligne Pompeo ».


Elle stipule que toutes les conquêtes nées des années 1960 n’ont pas le statut de droits humains au même titre que les « droits de l’homme » prescrits dans la charte de l’ONU. Ces libérations individuelles ne donnent naissance qu’à des « droits ad hoc », dit Pompeo. Il faut en revenir à la défense de « droits inaliénables » — le droit à la vie et à la liberté. En 2019, le secrétaire d’État crée une « Commission des droits inaliénables », à laquelle se joignent quelques volontaires (une vingtaine d’Etats).



En clair, le « droit » à l’avortement ne fait pas partie des droits de l’homme, pas plus que le droit au mariage pour les LGBT.

Même offensive américaine en septembre 2020, à la réunion d’automne de l’Assemblée générale des Nations Unies : promouvoir la notion de « droits inaliénables » contre celle de « droits ad hoc ». Correspondante du quotidien Le Monde à l’ONU, Carrie Nooten écrit : l’initiative Pompeo passe pour être un moyen « de faire reculer les droits des femmes ou ceux de la communauté LGBT ». Human Rights Watch y voit “une façon de se débarrasser du droit à l’avortement ou des droits LGBT”. En jargon onusien, explique Nooten, on parle des SDSR, « santé et droits sexuels et reproductifs » — la bête noire du camp traditionaliste. En clair, le « droit » à l’avortement ne fait pas partie des droits de l’homme, pas plus que le droit au mariage pour les LGBT.


Sur le champ de bataille, Pompeo — un char d’assaut en costume-cravate — avance à découvert. Il mène une diplomatie religieuse. Il le dit. « Ma foi façonne mon travail » à la tête du Département d’Etat, explique-t-il à Des Moines, Iowa, le 17 juillet devant l’assemblée générale d’une association pro famille. Sous la direction de Donald Trump, « nous mettons en œuvre une politique étrangère de défense de la liberté religieuse et une politique étrangère cent pour cent pro-vie » (comprendre : anti avortement). Pas un dollar pour les ONG qui intègrent l’interruption volontaire de grossesse dans leur arsenal de contrôle des naissances — en Afrique ou ailleurs.


Sur son bureau du département d’Etat, la Bible. Normal : « Dieu m'a fait confiance, poursuit-il à Des Moines, pour que j’exerce ce mandat ». Evidemment, en tant qu’autorité de tutelle hiérarchique, c’est une référence qui fleure plus la théocratie que la démocratie. Mais il en a été ainsi toute sa vie professionnelle, dit son épouse Susan. Egrenant les étapes d’un parcours remarquable — militaire diplômé de West Point, licencié de la faculté de droit de Harvard, avocat, homme d’affaires brillant, puis député du Kansas, enfin directeur de la CIA avant sa nomination au département d’Etat —, Susan Pompeo ne voit là « ni carrière calculée » ni stratégie d’accès au pouvoir. Ces nominations, ajoute-t-elle, « on sait tous les deux que c’est la main de Dieu ». Pas celle de Donald Trump, bien sûr, dont Pompeo a été jusqu’au bout des excès l’un des plus fidèles, pour ne pas dire serviles, collaborateurs…


On peut penser que la critique de l’individualisme libertaire né dans les bouillonnantes années soixante, que l’extension des droits de l’individu qui s’en est suivie, que ces questions-là méritaient mieux — un débat non manichéen, loin des certitudes militantes.

Le groupe des amis de la « Commission des droits inaliénables », une quinzaine d’Etats, devait se retrouver à Genève, à l’ONU, en octobre. Le Covid a en décidé différemment. Mais ils ont tout de même adhéré à une déclaration dite du « Consensus de Genève ». Au nom des « valeurs traditionnelles », son objet est double. D’abord assurer, comme faisant partie de la liberté d’expression, la promotion et la défense de la liberté religieuse — et s’efforcer d’en limiter le droit à la critique. Comprendre : le droit au blasphème ne fait pas partie des droits de l’homme. Ensuite proscrire partout l’interruption volontaire de grossesse.


Dans cette bataille, Pompeo, on l'a dit, fera alliance avec l’Arabie saoudite — dont on connait la tolérance religieuse —, la Hongrie d’Orban, la Pologne du Pis, deux démocraties dites « illibérales », l’Egypte du maréchal-président Abdel Fattah al-Sissi — dont on sait l’attachement aux libertés publiques — ou la Biélorussie d’Alexandre Loukachenko — l’humaniste des kolkhozes. Dommage, on peut penser que la critique de l’individualisme libertaire né dans les bouillonnantes années soixante, que l’extension des droits de l’individu qui s’en est suivie, que ces questions-là méritaient mieux — un débat non manichéen, loin des certitudes militantes. Mais Pompeo, s’il est un homme du Livre, n’est pas un homme de doute.


« La main de Dieu » a aussi joué un rôle dans la diplomatie que Pompeo va conduire au Moyen-Orient. « La Bible est une source d’information pour tout ce que je fais », dit-il. Avec le vice-président Mike Pence, autre chef de file du puissant groupe évangélique au sein du parti Républicain, le secrétaire d’État orchestre le déplacement de l’ambassade des Etats-Unis de Tel Aviv à Jérusalem — sans rien demander en retour à leur ami Benyamine Nétanyahou, le premier ministre israélien. En principe, ce déplacement ne devait avoir lieu qu’après un accord de paix fixant les frontières et le statut définitif de la Ville Sainte tout comme celui des territoires palestiniens occupés pendant la guerre israélo-arabe de juin 1967 (la Cisjordanie et la bande Gaza).


Mais voilà, les évangéliques, du moins les plus fondamentalistes d’entre eux, interprètent littéralement certains des textes de l’Ancien Testament, notamment le Livre de l’Apocalypse : le retour des Juifs sur leur terre ancestrale, dit-il, doit précéder le retour du Messie. En vertu de quoi l’administration Trump ne condamne plus les implantations israéliennes en Cisjordanie ou dans la partie orientale de Jérusalem. Elle les soutient, les encourage.

Son « plan de paix » donne même l’imprimatur à l’annexion de plus d’un tiers de la Cisjordanie par Israël. Officiellement, on n’évoque pas la Bible. On dit « tenir compte des réalités sur le terrain ». Mais Pence et Pompeo ne détesteraient pas favoriser un peu le retour du Messie…


Edward Wong, l’un des correspondants diplomatiques du New York Times, dans un article intitulé « L’engouement religieux et le monde réel ou comment Mike Pompeo mélange foi et politique » (30/03/2019), rapporte une étrange anecdote. En visite en Israël, le secrétaire d’État accorde un entretien au Christian Broadcasting Network. L’enregistrement a lieu dans un hôtel de Jérusalem. Le journaliste relate une scène de la Bible, où une reine, Esther, sauve les Juifs d’un massacre programmé par un empereur perse.


Question : « Pensez vous que le président Trump a été placé là aujourd’hui, exactement comme l’était la reine Esther, pour sauver les Juifs de la menace iranienne » ? Réponse de Pompeo : « En tant que chrétien, je crois que c’est possible ».


Trump a rompu l’accord de 2015 sur le contrôle du programme nucléaire de la République islamique d’Iran. Il a mené — en vain — une politique dite de « pressions maximales » sur l’Iran pour forcer Téhéran à renégocier en position de faiblesse. Pompeo poursuit : « Je suis confiant que le Seigneur est ici à l’œuvre ».


Aux dernières nouvelles, Mike Pompeo envisagerait de briguer la Maison Blanche en novembe 2024. Mais dans ce projet, il ne faut rien voir d’autre que « la main de Dieu ».


*Alain Frachon est éditorialiste au Monde et expert en relations internationales.