Le "hot-desking" sur la sellette

Prévu pour le bâtiment H, le «hot desking», l’aménagement de postes de travail flexibles et ouverts, passe mal pour une partie du personnel onusien à Genève. Symbole d’une nouvelle modernité, ce type d’aménagement est toutefois épinglé par une étude de Harvard et une abondante littérature. Même le Financial Times, plutôt ouvert à l'innovation y a récemment consacré un "coup de gueule". Il apparaît de plus en plus que ce qui peut se justifier dans un environnement précis peut ne pas être adéquat ailleurs.


Par Stéphane Bussard - Contribution du Temps et Philippe Mottaz - The Geneva Observer


Le 29 janvier 2020


Actualités


Les déménagements ne sont pas le seul sujet de controverse du SHP. Une colère sourd au sujet du "hot desking" , l’aménagement des places de travail flexibles dans le nouveau bâtiment H. Quatre postes de travail pour cinq collaborateurs, dans des bureaux ouverts. Dans le monde des start-up et de l’innovation, mais aussi dans plusieurs multinationales et grandes banques, le hot desking est déjà en vigueur depuis plusieurs années. Il l’est aussi à New York. Un rapport datant de septembre 2013 établi par le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres est explicite sur la nécessité d’embrasser le mantra du travail flexible et du hot desking qui permettra de «réduire de 20% les mètres carrés par place de travail» et «d’augmenter les effectifs de personnel qu’un bâtiment peut accueillir».



Le futur bâtiment H. De mon bureau à un bureau. @Mark Henley


Le personnel onusien du palais ne voit cependant pas cette innovation d’un bon œil. Secrétaire du Conseil de coordination du personnel de l’Office des Nations unies, Prisca Chaoui ne mâche pas ses mots. «Le personnel n’a jamais été vraiment écouté sur le hot desking. Il nourrit des craintes légitimes sur sa capacité de travailler de façon efficiente.» Il n’est pas question ici de collaborateurs qui seraient réfractaires au changement. En jeu: une forme de dignité du travail. Prisca Chaoui a fait part de ses griefs à la nouvelle directrice de l’ONU Genève, Tatiana Valovaya.


Le porte-parole de l’ONU Genève, Rhéal LeBlanc, se fait l’écho de la direction du projet: «La mise en place d’une stratégie de places de travail souples est conforme à la résolution de l’Assemblée générale en ce sens, et correspond à ce qui se fait dans d’autres bureaux des Nations unies. Il s’agit certes d’une nouvelle façon de travailler qui demandera une certaine adaptation, mais tous les efforts seront faits afin de faciliter ce changement auprès des employés.»


«C’est une manière voilée de faire des économies sur le dos des collaborateurs», relève un employé. Récemment introduit à New York, il est loin de faire l’unanimité. Un sondage réalisé auprès du personnel révèle que si celui-ci se dit à 58% ouvert au changement, il est en majorité insatisfait du hot desking. Seuls 6,17% des collaborateurs estiment que des bureaux nomades non assignés à une personne en particulier sont adaptés à leur travail. Pour 54,5% des répondants, ces espaces n’offrent pas la confidentialité nécessaire pour traiter certains dossiers.


Des fonctionnaires du Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme, qui parlent sous le couvert de l’anonymat, le relèvent: «Ce système n’est pas adapté à notre travail.» Les réfractaires ont désormais la science avec eux. A Harvard, Ethan Bernstein et Stephen Turban ont mené une étude auprès de deux grandes sociétés cotées à Wall Street. Résultat: la création de bureaux nomades n’a pas augmenté les interactions entre employés, elle les a au contraire réduites de 70%! «Une architecture ouverte semble déclencher le réflexe humain naturel de s’isoler de ses collègues et d’interagir davantage par courriels», écrivent les chercheurs. Du coup le nombre de textos et de courriels a augmenté de 20 jusqu’à 50%. On ne se parle plus. Avant l’avènement du hot desking, les collaborateurs interagissaient directement pendant environ 5,8 heures par jour. On en est aujourd’hui à moins de deux heures, révèle l’étude.

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