Le CICR a un nouveau directeur

Updated: Dec 7, 2019

Réunie jeudi, l’Assemblée du CICR a nommé Robert Mardini, 47 ans, pour succéder à l’actuel directeur Yves Daccord. Homme de l'intérieur, l'un de ses premiers défis sera de pacifier les ressources humaines.


Par Stéphane Bussard - Contribution du Temps au Geneva Observer

Collaboration: Philippe Mottaz - The Geneva Observer


Analyse


Le 1er novembre 2019


L’Assemblée du CICR a tranché. Robert Mardini a été nommé nouveau directeur général du CICR pour succéder à Yves Daccord. Ancien directeur régional pour le Proche et Moyent-Orient du CICR, actuel chef de délégation à New York et observateur permanent de l’institution auprès des Nations Unies, Robert Mardini a gravi tous les échelons de l’institution qui l’emploie depuis plus de 22 ans. Il fut aussi chef de l’Unité eau et habitat du CICR. Il a une profonde connaissance de l’organisation. Né au Liban, trois ans avant l’éclatement de la guerre civile de 1975 , chrétien, Robert Mardini est venu tôt s’installer en Suisse où il a accompli des études d’ingénieur à l’EPFL. Il s’est beaucoup occupé des conflits syrien et yéménite. Contrairement à Yves Daccord, qui aura occupé la fonction de directeur général pendant quelque dix ans, Robert Mardini a l’expérience du terrain. « Il sait de quoi il parle, relève un ex-collaborateur du CICR. Le mariage de son expérience opérationnelle et diplomatique acquise à New York va sans doute l’aider. »



Robert Mardini, directeur nommé du CICR. @DR


L'atout de la langue arabe


Parlant l’arabe, il dispose d’un atout important: 70 % des opérations du CICR se déroulent dans le monde musulman. Ces compétences en arabe, entend-on, pourraient être d’autant plus importantes que le CICR est désormais contraint d’assurer un budget considérable de plus de 2 milliards de francs par an. Si de grands contributeurs comme les Etats-Unis n’ont pas envoyé de signaux laissant croire qu’ils souhaiteraient réduire leur contribution qui avoisine les 25 % du total, l’institution genevoise doit désormais maintenir un niveau de revenus très élevé. Dans ce contexte, quelques pays arabes et du Golfe pourraient souhaiter soutenir financièrement le CICR. Le Suisso-Libanais Mardini semble ainsi être un interlocuteur idéal pour négocier de tels soutiens.


Président du CICR, Peter Maurer l’a précisé devant les collaborateurs : « Les membres du comité (de sélection de l’Assemblée) étaient tous d’accord pour nommer Robert (Mardini) sur la base des principaux critères de sélection, dont la capacité à mobiliser une organisation humanitaire avec une portée globale et à soutenir la présidence et la gouvernance. »


Comme toujours lorsqu'une organisation se dote d'une nouvelle direction, les interrogations abondent. Quel genre de directeur sera Robert Mardini? Quelles seront les priorités de son action? On peut légitimement penser qu'il n'aurait pas été choisi s'il ne souscrivait pas largement aux objectifs posés par le Comité et son président. Mais l'unanimité autour de son choix, au détriment d'une candidate extérieure, peut aussi laisser penser que la direction du CICR a saisi l'urgence de ramener l'harmonie au sein d'une organisation très singulièrement chahutée ces dernières années. Jugé aimable, habile et consensuel, le nouveau directeur pourrait ainsi s'avérer être aujourd'hui l'homme de la situation.


Une gouvernance à risque


Au-delà des questions liées à la gestion des ressources humaines, la question de la gouvernance continue de faire débat au sein de l'organisation. Les mots du président Maurer soulignant l'importance d'avoir un directeur aligné sur cette question disent bien l'importance continue de l'enjeu. Robert Mardini saura-t-il parler à son organisation et rouvrir un dialogue qu'on dit aujourd'hui étouffé ? "Validera-t-il simplement les changements d'orientation stratégiques pris ces dernières années " qui font craindre à certains une perte d'indépendance du CICR dans la conduite de sa politique ? De nombreuses voix critiques continuent de déplorer la présence du président Maurer au sein du Conseil de fondation du Forum économique de Davos. "Qu'un membre du Comité du CICR siège au WEF ne me poserait aucun problème. Que le président y soit est une maladresse" confie une source familière de la délicatesse des enjeux liés à la gouvernance des institutions qui oeuvrent dans le domaine humanitaire. La récente arrivée de Laurence Fink, patron du fond d'investissement BlackRock au sein du Conseil du WEF ne contribuera pas à calmer le jeu: BlackRock investit des milliards de dollars dans l’industrie de l’armement représenté notamment par des sociétés comme Lockheed Martin, Raytheon, Boeing, General Dynamics, and Northrop Grumman.


Miser sur le connu


Dans ces circonstances, le comité de sélection de l'Assemblée a choisi de jouer sur le connu en nommant Robert Mardini. Selon nos sources, l'autre finaliste parmi la centaine de candidats en lice, était originaire de la Silicon Valley. Nonobstant ses qualifications, au vu des critiques dont fait l’objet la Big Tech le risque réputationnel a été jugé trop haut.


Employant plus de 18000 collaborateurs, le CICR est une organisation qui a pris une ampleur considérable depuis quelques années. Robert Mardini devra relever un premier défi, celui des ressources humaines, surtout depuis que le CICR s’est engagé sur la voie de l’internationalisation de son personnel. Un processus nécessaire, mais qui pose des défis considérables, notamment dans la gestion de ceux qui rejoignent l'organisation parce qu'ils ont "la foi" et ceux qui y voient simplement une opportunité de carrière à rejoindre une organisation aussi prestigieuse et dont l'implication peut parfois sembler moindre. Pour certaines voix critiques, actives sur les réseaux sociaux, l'ironie veut que le directeur sortant soit en partie à l'origine de ces difficultés. Selon une source très familière du fonctionnement de la maison dans laquelle elle a longtemps oeuvré , " Yves Daccord a réussi à donner une image séduisante de l’organisation grâce à sa grande habileté communicationnelle.  Sur la question de la gouvernance, il est parvenu à étouffer le débat, notamment en laissant partir certains chefs de délégation parmi les plus critiques.  Yves Daccord lui-même l’avoue : la fonction est exigeante. « Il faut être expert de l’action humanitaire et de la gestion d’une grande entreprise ». Robert Mardini sait ce qui l’attend.

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