Le CERAH de Karl Blanchet

Le Centre d'enseignement et de recherche en action humanitaire à un nouveau directeur.

Chercheur de haut-vol, Karl Blanchet vient de prendre la tête de ce centre qu'il considère comme "unique au monde " de par sa localisation à Genève.


Dans une interview au Geneva Observer, il explique la mission du centre et annonce les priorités de son action.


Par Philippe Mottaz - The Geneva Observer - twitter@pmottaz

Le 9 décembre 2019


PORTRAIT - INTERVIEW AUDIO


On le sent animé par une belle exaltation, bondissant, complètement habité par le projet dans lequel il est plongé depuis plusieurs mois et qu’il va enfin pouvoir mettre en pratique maintenant que sa nomination à la tête du Centre d’études et de recherches pour l’action humanitaire (CERAH) est effective depuis le 1er décembre. L’institution est née en 2008 d’un accord entre l’Université de Genève et le Graduate Institute. Elle propose un mastère en action humanitaire et une série de diplômes et de cours pour les professionnels de l’humanitaire.


Au moment de le rencontrer au réfectoire d’UNI Dufour pour réaliser cet enregistrement, Karl Blanchet sort à peine d’une réunion avec une délégation du Département fédéral des affaires étrangères organisée à l’initiative d' Yves Flückiger, le recteur de l'Université. Il vient de leur présenter la stratégie qu’il entend développer pour le CERAH. L’échange a aussi porté sur la création d’un « policy hub » souhaitée par Berne et par Genève en matière d’humanitaire qui coordonnerait l’ensemble des initiatives dans ce domaine.



Karl Blanchet, nouveau directeur du CERAH

Un parcours impressionnant pour un chercheur pédagogue


De cette Genève internationale qu’il connaissait déjà, mais dont il devient désormais l’un des nouveaux acteurs du changement, Karl Blanchet n’a pas encore adopté la couleur locale du gris. Blazer navy et pantalon jaune, chemise blanche ouverte, ce Français au prénom allemand, dégage une énergie communicative quand il détaille sa vision du CERAH de demain au Geneva Observer. Chercheur de haut vol, Karl Blanchet a oeuvré pendant près de dix ans à la London School of Hygiene and Tropical Medicine. Il y occupa notamment le poste de vice-directeur du Health in Humanitarian Crises Centre, siégeant également dans de nombreux comités d’experts et d’institutions, à l’OMS ou au Centre de bioéthique de Nuffield.



A l’écouter, on sait immédiatement qu’il voit la direction du CERAH comme l’avant-poste idéal depuis lequel poursuivre ses recherches et nouer la gerbe de ses réflexions sur les transformations qui touchent la santé dans l’humanitaire. La nature des crises se sont modifiées. On est entré dans une ère de conflits chroniques de longue durée, comme en Syrie au Yémen ou en Irak. L'espace humanitaire n'est plus protégé, on bombarde les hôpitaux, on criminalise les ONG qui viennent au secours des migrants. Les bénéficiaires de l'assistance humanitaire ont des besoins complètement nouveaux, ils demandent des connections wifi avant des couvertures ou de la nourriture. Les technologies les ont rendus plus autonomes. Le terrain d'engagement de l'humanitaire est méconnaissable. Ces transformations, concomitantes et multi-causales, qui font chacune l’objet de recherches propres, l'occupent moins que la complexification qu’elles engendrent. Il y a du pédagogue doublé d’un passeur d’idées chez lui lorsqu’il s’agit de faire saisir ces nouveaux enjeux aux professionnels ou à un public plus large. Il suffit, pour s’en convaincre, de le voir dans une conférence de TEDx convoquer sa longue expérience du terrain et, avec humour, son appartenance à une famille de boulangers afin d’illustrer ses propos à son auditoire. Qu’il aille puiser dans sa grande expérience de praticien dans le terrain n’est nullement anecdotique. Elle forme la base même de la proposition de valeur qu’il entend ajouter à la mission du CERAH.


Le terrain au centre


Siège et terrain, ces deux mots appartiennent au vocabulaire fondateur de la Genève internationale, liés dans une dialectique continue et souvent ambivalente. Les technologies ont beaucoup modifié les choses, la distance s’est abolie, et avec elle la propension du

« terrain » de s’interroger sur ce qui peut parfois apparaître comme une méconnaissance du « siège ».


« Nous allons délocaliser notre enseignement afin de mettre notre enseignement directement en pratique, in situ, avec les professionnels et les locaux. »

Le terrain, Karl Blanchet entend littéralement l’investir. Ce sera une priorité de son action. « Nous allons délocaliser notre enseignement. Pour nos gros partenaires comme le CICR ou MSF, il est aujourd’hui presque impossible de sortir leurs équipes du terrain pour une longue période, c’est trop couteux en temps et en argent. Délocaliser permet de remédier à ça. Mais aussi de mettre notre enseignement directement en pratique, in situ, avec les professionnels et les «locaux. » Les professeurs du CERAH seront en continu au cœur même de ces systèmes de santé complexes dans le secteur humanitaire dont le chercheur a fait sa spécialité. En parallèle, le CERAH développera son e-learning et des modules de cours resserrés tout en maintenant son programme de mastère.


Un CERAH à géométrie variables



L’autre axe stratégique fort que Karl Blanchet entend favoriser sera le développement des capacités de réactions du centre. « Géométrie et compétences variables sont les mots-clés », explique-t-il. « Concrètement, nous devons développer notre aptitude à répondre à des besoins différents. Aller chercher le meilleur professeur ou le meilleur chercheur sur tel ou tel sujet, ne pas forcément reprendre chaque année la même chose, avoir un portefeuille de recherche plus large. » Karl Blanchet veut faire du CERAH un centre « agile ».


Dans sa volonté d’ajouter un chapitre à son parcours professionnel, il aurait sans doute eu d'innombrables choix. Mais cet homme de vista l’affirme avec une conviction qui ne laisse aucune place au doute. S’il a décidé d’être candidat à la direction du CERAH, c’est, dit-il « parce qu’il est à Genève. Ce centre est unique au monde, car Genève est un lieu unique. C’est ici que l’on décide les nouvelles politiques humanitaires, que l’on trouve leurs plus grands acteurs. Si l’on veut influencer la pratique et la connaissance de ceux qui prennent des décisions très importantes pour le futur, on se doit d'être là. » Bienvenue!



Ecouter l'interview de Karl Blanchet ici