Grosses tensions entre Implenia et l'ONU.

L'audit du projet de rénovation du Palais des Nations a fait apparaître des problèmes dans la gestion des contrats. L'enquête du Geneva Observer et du Temps en révèle les conséquences autour d'un conflit qui a opposé le géant de la construction suisse à l'ONU.


Le 29 janvier 2020


Par Philippe Mottaz - The Geneva Observer - et Stéphane Bussard, Contribution du Temps


Enquête


Derrière un rapport d'audit, les rapports envenimés entre l'ONU et la société suisse Implenia


Le 25 septembre 2019, l’ONU publie son sixième rapport d’étape sur le projet du Strategic Heritage Plan, le projet de rénovation de l’ONU à Genève. L’audit du Bureau des services de contrôle interne de l’ONU (OIOS) le suit un mois plus tard. Le rapport d’étape détaille l’avancement du projet dans son ensemble. Il contient les photos du chantier de la construction du tout nouveau bâtiment H, démarrée en 2017. L’audit pointe du doigt la direction genevoise du projet pour des faiblesses dans la gestion des contrats et des factures de ce projet devisé à 836.5 millions de francs, dont la moitié est financée par des prêts sans intérêt de la Suisse (ainsi que du canton et de la ville de Genève) en sa qualité d’Etat-hôte.


"Les ambiguïtés dans la rédaction des contrats, les retards dans les réponses de la direction du SHP à ses interlocuteurs expliquent la sévérité d’un litige qui a opposé durant plusieurs mois Implenia et l’un de ses sous-traitants à l’ONU."

Nonobstant les failles relevées, ces deux documents offrent l’image d’un projet globalement bien mené. Les ambiguïtés dans la rédaction des contrats, les retards dans les réponses de la direction du SHP à ses interlocuteurs expliquent néanmoins la sévérité d’un litige qui a opposé durant plusieurs mois Implenia et l’un de ses sous-traitants à l’ONU. En jeu? Des retards possibles et des surcoûts dans la réalisation du projet et la possibilité que la transparence des façades en verre d’un édifice conçu comme le nouveau fleuron architectural du quartier des Nations soit altérée par un problème de condensation.



Le bâtiment H, en construction. @Mark Henley

L’objet de la discorde ? Les Closed Cavity Facades, ou CCF. Concepteur du bâtiment H, l’Américain Skidmore Owens & Merril (SOM), l’un des plus gros bureau d’architecture et d’ingénierie urbaine du monde, a prévu de construire les façades de l’édifice avec des éléments CCF, une technologie qu’il avait déjà adoptée pour la réalisation du siège voisin de Japan Tobacco International. Ces façades à double peau permettent de bonnes performances thermiques et acoustiques, maximisent les apports en lumière et laissent une grande liberté créative aux architectes. Elles requièrent cependant une extrême précision technique dans leur réalisation et leur pose. La cavité centrale qui sépare les deux feuilles de verre est scellée par un joint en silicone, un élastomère qui relâche naturellement des gaz selon les températures à l’intérieur de la cavité. Le risque de condensation est très élevé. La maintenance est compliquée et onéreuse et les dégradations sur la durée ne sont pas rares.


Les avertissements d'Implenia


Le 22 mai 2019, Implenia et son sous-traitant Félix tirent la sonnette d’alarme. Ce sont eux qui ont pour mandat de fabriquer les CCF. Après avoir testé les dessins soumis par SOM, Implenia conclut qu’il sera difficile, voire impossible, de complètement éliminer la condensation.

Les deux signataires d’Implenia envoyent un ultimatum à la direction du SHP, l’enjoignant littéralement de les informer dans les 7 jours si l’ONU « entend confirmer son choix des CCF ou si elle recherche une autre solution. »

Une série d’autre courriers suivent à destination de l’UNOG. Implenia entend ne pas être tenue responsable de ce qu’elle considère comme un défaut dans la conception architecturale des façades par SOM et demande le paiement des surcoûts engendrés par la réalisation des tests. Ils se chiffrent en millions.


L'ONU inquiète


L’inquiétude est lisible dans les notes internes de l’UNOG dont le Geneva Observer et Le Temps ont eu copie. En juin, David McCuaig, le directeur du projet SHP fait remonter l’affaire à Clemens Adams, le directeur de la division administrative de l’UNOG. Il est contraint de reconnaître que le manque de clarté dans la rédaction des contrats dénoncée par les auditeurs est problématique. Les contrats précisent par example que les prestataires

« devront » - shall – soumettre une notice de réclamation à l’UNOG. La formulation « sont abilités » - are entitled to - aurait été plus adéquate. Il rapelle qu’Implenia a fait une utilisation très large de cette clause puisqu’elle a déjà soumis 17 réclamations qui ont conduit à un arrangement financier. David McCuaig émet des doutes sur les affirmations d’Implenia. Il considère que la responsabilité de trouver une solution incombe au constructeur suisse et à son sous-traitant. Mais face à une situation qui s’envenime, il concède que l'ONU « ne peut pas attendre de SOM qu’il nous offre une analyse impartiale » sur la question. Il demande une expertise indépendante.


Les rencontres de chantier se poursuivent. Le SHP est contraint d’agir avec prudence avec l’ensemble des mandataires afin, écrit David McCuaig, « de réserver nos droits et de ne faire aucun compromis au sujet des obligations contractuelles » des entreprises qui travaillent sur le projet. Tous les scénarios doivent être envisagés, y compris la possibilité d’un dédommagement financier à Implenia.


Une fin d'année 2019 très agitée


Des rencontres techniques afin de trouver une solution aux CCF ont lieu entre SHP, SOM, Implenia/Félix. Le 23 septembre, une réunion est entièrement consacrée à la question de la façade.


Entre ses aspects techniques, financiers et légaux, le dossier est devenu complexe et sensible. Mais tandis que la direction du SHP réfléchit en interne et sollicite des avis extérieurs, elle ne répond pas sur le fond à Implenia. Les mois passent. Le 27 novembre 2019, l’entreprise de construction envoie un nouveau courrier agacé à David Mc Cuaig, le patron du projet.

L’entreprise suisse réitère son affirmation qu’il « est impossible d’éviter complètement le risque de condensation, particulièrement au vu de la durée de vie prévue du bâtiment. » Au mieux, la condensation visible semble avoir été maîtrisée, mais le constructeur répète qu’elle ne pourra pas être totalement éliminée. Il s’insurge contre le fait que la direction du SHP mette en doute les résultats des tests menés avec son sous-traitant, Félix, affirmant qu’ils ont été certifiés par des experts indépendants. Implenia chiffre le montant total des surcouts engendrés à près de 10 millions de francs. Un deuxième courrier daté du 29 novembre contenant une analyse détaillée de l’impact sur le calendrier du projet est téléversé sur Primavera Web, la plateforme de gestion des documents du projet SHP. Selon Implenia, le projet ne peut pas avancer au vu « de problèmes critiques » sur lesquels le SHP « n’a pas pris de décision contractuelle ou opérationnelle. » L’entreprise affirme aussi que son client, l’UNOG, aurait accepté lors du « sommet façade de septembre » une condensation réduite et invisible dans les CCF que Félix serait désormais capable de garantir.


«Implenia reste pleinement responsable de la bonne exécution du contrat sur le dessin et la construction des éléments de façades.»


Aucun atermoiement cette fois dans la réponse du SHP, qui part le 3 décembre. L’UNOG, écrit David McCuaig, « n’a jamais accepté et n’accepte pas un quelconque risque de condensation. » L’idée selon laquelle le SHP aurait accepté le début de la production (des CCF) avec un tel risque est sans fondement. » (...) « Implenia reste pleinement responsable de la bonne exécution du contrat sur le dessin et la construction des éléments de façades. »

Contactés à plusieurs reprises par le Geneva Observer et Le Temps, les responsables du projet SHP chez Implenia n’ont pas souhaité s’exprimer directement et nous ont renvoyé au service de communication de l’entreprise. Celle-ci nous a dirigé vers l’UNOG afin d’obtenir réponse à nos questions.


La condensation soudainement dissipée.


Par la voix de Rhéal LeBlanc, l’un de ses portes- paroles, l’UNOG, nous a affirmé par e-mail, que « les soucis de condensation ont été résolus à la satisfaction de l’ONU. Le fait que la façade est en voie d’installation signifie que le design comportant les éléments CCF répond bel et bien aux exigences du contrat et de l’ONU». Une solution aurait donc été trouvée à la satisfaction de toutes les parties entre la fin de l’année dernière et aujourd’hui.

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