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Chine: la nouvelle diplomatie des "trolls"

Par Alain Frachon*, pour The Geneva Observer


Le 13 octobre 2020


Opinion - Analyse -



Depuis les années 1980, dans toutes les villes internationales, nous autres journalistes occupés aux affaires étrangères étions habitués à rencontrer régulièrement un personnage clé devenu une figure de la scène européenne : « le diplomate chinois ». Nous déjeunions deux à trois fois par an avec lui — dans un restaurant chinois. Nous avions du mal avec les baguettes ce qui, dans la conversation, nous mettait en position de déséquilibre.

Mais « le diplomate chinois », femme ou homme, était toujours un personnage courtois qui savait ses dossiers, les dernières ultra-performances de l’économie chinoise et les justes positions de Pékin sur les questions stratégiques de l’heure. « Le diplomate chinois » était en général jeune, il n’était pas le plus haut placé dans la hiérarchie de l’ambassade, il parlait un français impeccable quand notre mandarin n’était pas même balbutiant.


"La diplomatie chinoise ne déjeune plus avec les observateurs de la scène internationale ; elle « trolle » avec véhémence sur les réseaux sociaux — ceux-là même qui sont interdits en Chine. Elle ne converse plus autour d’un canard laqué ; elle combat « en ligne », pour défendre celle du parti."

À vrai dire, « le diplomate chinois » nous intéressait quand, au fil de la conversation, il livrait quelques bribes d’information sur sa personne. Profil typique : il ou elle a appris le français à l’université, passé l’impitoyable concours des affaires étrangères en bossant comme une brute et le plus souvent, fait ses premiers pas dans le métier au Maghreb ou en Afrique de l’Ouest. Ce début de carrière incarnait une méritocratie admirable, reflet de la formation de cette immense classe moyenne chinoise dont l’émergence n’a pas été assez racontée — ni assez saluée.

Mais, voilà, c’est fini. « Le diplomate chinois » des années passées, dont la seule personne faisait penser plutôt du bien de la Chine, n’est plus. Il a disparu — personnage rejeté de la nouvelle diplomatie pékinoise, celle du président Xi Jinping, celle d’une Chine qui exhibe sa volonté de puissance et affiche le grand retour de l’idéologie en politique étrangère. La diplomatie chinoise ne déjeune plus avec les observateurs de la scène internationale ; elle « trolle » avec véhémence sur les réseaux sociaux — ceux-là même qui sont interdits en Chine. Elle ne converse plus autour d’un canard laqué ; elle combat « en ligne », pour défendre celle du parti.

Les Chinois vantent désormais une diplomatie dite des « loups guerriers », du nom d’une série filmée sino-britannique de 2017, où un Rambo chinois, ancien des forces spéciales, triomphe d’une bande de mercenaires américains. La diabolisation de l’Occident — l’idée démocrate libérale officiellement désignée comme « hostile » — est au cœur de la pensée de Xi Jinping. Le diplomate « loup guerrier » en poste en Europe, au Canada ou en Australie est chargé d’une mission importante : répondre coup pour coup à la moindre critique de la politique chinoise.

Le super héros de « Wolf Warriors » reprend un vieux slogan d’une dynastie impériale Han : « Quiconque offense la Chine sera puni, où qu’il soit ». Dans la vie, cela donne un tweet de l’ambassade de Chine à Paris, durant notre printemps confiné, aussi fallacieux qu’insultant : le personnel des institutions pour gens âgés, disait l’ambassade, avait « fui », laissant les pensionnaires « mourir de faim et de maladie » dans toute la France. Pourquoi tant de haine ? À Genève, devant les journalistes que Xi Jinping avait interdits du Palais des Nations lors de sa visite en 2017, « le loup guerrier » s’arme d'un dessin animé de propagande pour dénoncer l’impéritie de Donald Trump dans la gestion de la pandémie.



Captures d'écran d'un dessin animé présenté par l'ambassadeur chinois CHEN Xu à la presse accréditée à l'ONU à Genève. Extrait de l'essai photographique "Once Upon a Virus" par le photographe Mark Henley. © Mark Henley



Il faut resituer ces nouvelles pratiques diplomatiques totalement désinhibées dans la gouvernance selon Xi Jinping. Le parti est de nouveau placé au cœur de tout : secteur public, secteur privé. Le marxisme-léninisme à la sauce chinoise est au programme : dans la fonction publique, dans les écoles et les universités, dans les entreprises. La moindre dissidence est sanctionnée. Ce qui compte, c’est le militant, pas l’expert.

Qui peut bien lire les tweets en (bon) français de l’ambassade de Chine, relayant une image de la France aussi grossière que celle diffusée par les télévisions de propagande russe RT ou Sputnik ? Personne. Le tweet est destiné au parti, à Pékin, pas aux Français. La promotion dépend du parti, de la militance, pas de l’expertise sur la France.

The Diplomat, le Wall Street Journal et d’autres encore ont bien décrit la mise sous tutelle du Ministère des affaires étrangères par les durs du parti. La nouvelle diplomatie est une diplomatie à coups de rafales numériques et de sanctions. On ne compte plus les pays — Allemagne, Australie, Tchéquie, Canada, Norvège, Suède — qui ont fait l’objet de rétorsions économiques chinoises. Pourquoi ? Parce qu’ils avaient « heurté » la ligne du parti — sur la Covid-19, sur Taïwan, sur Hongkong, sur les Ouïgours.

Aujourd’hui, sûre de sa puissance et convaincue des faiblesses du monde occidental, la Chine entend imprimer sa marque à l’ordre international. Elle mène une diplomate offensive, comme le firent l’Europe du XIXe siècle et les États-Unis de la deuxième moitié du XXe. Les résultats sont pour le moins mitigés. L’image de la Chine est au plus bas en Europe et aux États-Unis, pour ne pas dire en Afrique et en Asie. La diplomatie des « loups guerriers » est passée par là. Peut-être faudrait-il réinventer le bon vieux « diplomate chinois », celui qui préférait l’art de la conversation à celui du troll.


*Alain Frachon est éditorialiste au Monde et expert en relations internationales.

Il est l'auteur de plusieurs ouvrages, dont "La Chine contre l'Amérique: le duel du siècle", aux Editions Grasset.