Bérangère Magarinos-Ruchat, une passion inspirante pour le développement durable.

Updated: Dec 23, 2019


A la tête du développement durable à l'échelle mondiale pour la multinationale genevoise Firmenich, Bérangère Magarinos-Ruchat est depuis près de trente ans de tous les efforts pour assurer la réalisation de ce que sont aujourd'hui les 17 Objectifs du développement durable de l'Agenda 2030 de l'ONU. Du retard a été pris, reconnaît Antonio Guterres. Le secrétaire général de l'ONU en appelle donc à un effort redoublé de la part des entreprises. Comment aborder ces partenariats? Comment les penser? Le Geneva Observer a choisi d' entendre une bâtisseuse de ces liens et de retracer avec elle son parcours d'exception.


Par Philippe Mottaz - The Geneva Observer - et Stéphane Bussard, contribution du Temps. twitter @pmottaz @StephaneBussard


Le 18 décembre 2019



PORTRAIT & PODCAST


"Contrairement à ce que beaucoup pensent, nombres de multinationales sont preneuses de réglementation". La doxa n'a jamais été du goût de Bérangère Magarinos - Ruchat. Et puisque nous parlons du lien entre le privé et l'ONU dans le cadre des Objectifs de développement durable de l'ONU, elle ajoute: " C'est une complète absurdité de penser que le monde pourrait se passer de l'ONU. Ce n'est pas parce que les choses avancent parfois lentement qu'il faut baisser les bras." Bérangère Magarinos - Ruchat parle d'autorité. Les liens entre le public et le privé ont fait l'objet de sa thèse de doctorat. Elle a travaillé de longues années à l'ONU, puis a été active au sein d'une fondation globale avant d'oeuvrer dans le privé.


C'est du regard né de cette multiplicité des engagements que le Geneva Observer souhaitait profiter. "Alors allons-y", lâche celle que tout le monde appelle Berry, au moment de jeter son dévolu sur un coin tranquille du restaurant flambant neuf du nouveau campus de Firmenich à Meyrin. Elle nous a donné rendez-vous en fin de journée, agenda démentiel derrière elle, pour être pleinement disponible pour cet échange.


La discussion entamée est terriblement d'actualité et déborde de partout dans le grand public. La rue est agitée. Dans le Financial Times, quotidien des affaires par excellence, Antonio Guterres déplore, en les comprenant, qu'un nombre croissant de gens ont le sentiment que "l'économie ne fonctionne plus à leur avantage". Il craint que si un effort majeur n'est pas accompli pour améliorer la coopération entre les secteurs privé et public, les ODD dont les deux premiers objectifs visent à réduire la pauvreté et à éliminer la faim dans le monde resteront lettre morte. L'économiste franco-américaine Esther Duflo et son mari indien Abhijit V. Banerjee viennent de remporter le prix Nobel d'économie pour leur travail innovant sur comment repenser la pauvreté. Les "hyper-philanthropes" de l'âge numérique sont rudoyés par le journaliste américain Anand Giridigharas dans son best-seller "Winners Take All".


Depuis plus de 30 ans maintenant, celle qui nous avoue être depuis toujours " mue par un besoin irréductible de justice" a été de toutes ces interrogations.


Ouverture de l'exposition "The Reinvented Toilet", 6 novembre 2018, Pékin.


Faites des sciences!


Aux jeunes qui sollicitent son avis avant de choisir leurs études, Bérangère Magarinos-Ruchat conseille de faire exactement le contraire de ce qu’elle a fait elle-même. Ce n’est pas que cette femme engageante au caractère des plus hardis, ceux forgés tôt, aurait la moindre raison de douter de la justesse de ses premières convictions. Comment pourrait-il en être le cas pour cette Vaudoise de Sainte-Croix qu’une photo récente montre sous les feux de la rampe à Pékin assise à la droite de Bill Gates? Non, explique-t-elle, s’il faut aujourd’hui impérativement opter pour des disciplines dures, scientifiques ou juridiques c’est que les réponses à l’urgence climatique passent par l’innovation technologique, par une capacité à forger de nouveaux outils ancrés dans des données vérifiables. "Au besoin, on peut toujours étudier plus tard à Sciences Po, cursus que j’ai fait."


Bérangère Magarinos-Ruchat applaudit quand Greta Thunberg appelle à "écouter les scientifiques". Car "la science met tout le monde autour de la table et en plus elle nous permet de sortir de l'émotionnel." Elle avoue aussi que sa foi dans la raison comme rempart au désastre climatique a encore été raffermie par les dix ans qu’elle vient de passer chez Firmenich, « cette maison fondée depuis plus de 120 ans sur la science et la recherche » et par les projets pionniers qu’elle y mène aujourd’hui. Le détour à Pékin évoqué plus haut en fait partie. Firmenich, depuis toujours engagée dans le développement durable, est un partenaire de la première heure de ce qui n’était au départ qu’un projet visionnaire de la Fondation Bill & Melinda Gates: « Réinventer les toilettes » pour endiguer une pollution sanitaire létale qui fauche plusieurs millions d’enfants par année dans les pays les plus pauvres, en Inde, en Afrique. C’est aujourd’hui une initiative globale conduite notamment par le « Toilet Board Coalition » dont Bérangère Magarinos-Ruchat fut deux ans durant jusqu’à cette année la vice-présidente du comité de pilotage.


Dans sa galerie de figures tutélaires, avant Bill Gates, il y eut l’épopée du micro-crédit avec la Grammen Bank, ou Kofi Annan auquel elle vous une admiration profonde et dont le souvenir est marquant. « Après mon doctorat, toute jeune, je travaillais à l’Ecole des cadres de l’ONU à Turin. Je faisais l’éponge et absorbait les discussions absolument passionnantes qu'Annan menait avec des entrepreneurs.» Ce n'est que plus tard qu’elle réalisera qu’elle avait assisté à la naissance du Global Compact qui scellait les premiers principes sous-tendant les liens entre l’ONU et le secteur privé.




En lien avec cet article, une interview (EN) et un portrait de Seth Berkley, CEO du GAVI. Lire aussi le portrait de Peter Sands, directeur éxécutif du Global Fund





"Je ne comprenais simplement pas comment on pouvait être pauvre".

L'élan qu'elle manifeste et l'objet de son engagement viennent de la tendre enfance. Elle est profondément choquée par la misère qu’elle découvre en vacances avec ses parents. "Je ne comprenais simplement pas comment on pouvait être pauvre. Et aucune des explications que mes parents me donnaient ne me paraissait satisfaisante." C’est l'éveil politique qui la pousse à s'intéresser au monde.


Un engagement social. Mais dans l'entreprise


Après ce professeur au gymnase d’Yverdon-les-Bains qui faisait des mandats pour l’ONU, la rencontre déterminante fut celle du professeur de l'EPFL Matthias Finger, autorité mondiale de la théorie des organisations et des systèmes complexes. Alors à l'Institut de hautes études en administration publique (IDHEAP), il se souvient d’une étudiante « hors du lot, extraordinairement exigeante avec elle-même » qui trouvait que « le programme d’enseignement n’était pas assez ambitieux. Elle se demandait ce qu'elle faisait là, et moi

aussi ». Il l’engage comme assistante, puis l’encourage à quitter « ce petit milieu» et à poursuivre ses études aux Etats-Unis. Elle n'hésite pas. Elle y fera, sous sa supervision, sa thèse de doctorat.


Cette indignation face à la pauvreté ne la quitte pas, bien au contraire. Son engagement, viscéral à la combattre ne se traduit pourtant pas dans un engagement politique classique. Elle ne s’engage pas dans une ONG, ou dans le travail social. Bérangère Magarinos-Ruchat approche en effet la misère comme une énigme. Elle veut en comprendre les raisons profondes et pourquoi il est si difficile d'y remédier. Elle cherche moins à en atténuer les effets qu'elle souhaite la vaincre à coup de solutions. Elle traque l'inefficacité, sous toutes ses formes, qu'elle voit comme un obstacle. A la Global Alliance for Improved Nutrition (GAIN) par exemple, elle découvre, affligée, que les « nutritionnistes qui travaillaient pour l’ONU et ceux qui travaillaient pour l’industrie alimentaire entretenaient une véritable méfiance les uns à l’égard des autres. Parce que les premiers pensaient que le privé ne pouvait pas s’intéresser à la justice sociale et au bien commun et que les seconds trouvaient les autres bureaucratiques dans leur approche. » Elle intègre dans sa réflexion ces expériences du terrain et les transforme en action. Elle construit des ponts entre les deux mondes.


Très critique à l'époque du Sommet de la Terre de Rio de 92 du rôle du privé pour défendre le développement durable, Matthias Finger reconnaît que son ancienne élève a tracé des voies nouvelles. "J'étais infiniment plus sceptique qu'elle sur la capacité du privé à avoir une vision à long terme et à se réformer. En suivant ses convictions, elle est parvenue à faire des choses absolument étonnantes au sein du monde de l'entreprise. Je suis admiratif" nous confie-t-il aujourd'hui. Berry rencontre nombre d'étudiants lors des cours que dispense Matthias Finger et auxquels elle est régulièrement invitée. Mais aussi à la Wharton Business School, la Mecque des études d'économie à l'Université de Pennsylvanie.


"En suivant ses convictions, elle parvenue à faire des choses absolument étonnantes au sein du monde de l'entreprise"!

L'indignation originelle est restée à fleur de peau. Bérangère Magarinos-Ruchat a élargi le champ de son action. Elle noue la gerbe de ses multiples préoccupations, le bien-être, la santé publique, la nutrition, l'hygiène publique, la biodiversité, les droits fondamentaux. Si elle affirme que le business est même demandeur d'un cadre régulatoire, elle souligne que la définition indispensable d'un tel espace normatif appartient à l'ONU. C'est aussi qu'elle se dit convaincue qu'une entreprise non durable - la sienne est reconnue à l'avant-garde - est une entreprise condamnée. Avant le marché, cette condamnation viendra d'abord de la finance qui, selon elle, fait une révolution copernicienne car elle n'investira plus dans les "bad guys", les sociétés peu intéressées par le développement durable. Elle viendra aussi des nouvelles générations qui n'iront jamais y travailler. Greta Thunberg, Extinction Rébellion, les citoyens qui descendent dans la rue? Pour Bérangère Magarinos-Ruchat, "cet activisme est positif, il va faire bouger les gouvernements, il va faire bouger les entreprises. Il faut s'en féliciter." En jeu, vous pouvez l'entendre dans notre conversation, rien de moins que la refondation du capitalisme d'aujourd'hui et, par extension, de la démocratie.


Philippe Mottaz est le fondateur du Geneva Observer

Stéphane Bussard est correspondant du Temps pour la Genève internationale


*Par souci de transparence: Philippe Mottaz a collaboré avec Firmenich. L'entreprise n'a ni sollicité ce portrait ni n'a influencé son contenu.