"Il faut réinventer la paix", dixit Alexandre Munafò

Le projet de l'organisation genevoise a été retenu parmi les 10 projets les plus innovants au Forum de Paris sur la Paix.


Stéphane Bussard - contribution du Temps au Geneva Observer-, twitter@StephaneBussard et Philippe Mottaz, The Geneva Observer, twitter@pmottaz

Le 15 novembre 2019


Actualités


Antonio Guterres, une trentaine de chefs d’État et Emmanuel Macron. A l’ouverture du Forum de Paris sur la paix, se référant notamment au désengagement des Etats-Unis, le président français n'a pas mâché ses mots: "Nous vivons une crise sans précédent de notre système international", avec une renaissance de "l'unilatéralisme parfois même chez ceux qui étaient les garants en dernier ressort de ce système international". Critique à peine voilée de l'Amérique de Donald Trump.



Le président français Emmanuel Macron au Forum de Paris sur la paix, 12 novembre 2019. Ludovic Marin/Pool via REUTERS

Pour la deuxième édition du forum que le chef de l’Elysée a voulu créer à l’occasion du centenaire de l’Armistice du 11 novembre 1918 et qui devrait interpeller les acteurs de la paix à Genève, Emmanuel Macron a rappelé le rôle que Paris a joué dans l'Histoire, notamment par ses grandes contributions à la paix, à commencer par le Traité de Versailles de 1919. Dans cette logique, le Forum de Paris ambitionne d'être un relais d'actions concrètes et de « bonnes pratiques ».


A lire dans Le Temps la grande interview de Scott Weber, président d'Interpeace: "Pour être un bon faiseur de paix, il faut une intelligence émotionnelle."


« On veut donner la priorité non pas aux discussions, aux colloques mais à la recherche de solutions » , souligne Pascal Lamy, président du Forum. Ont ainsi été présentés et soumis à débat une centaine de projets » portés par des ONG, des organisations internationales ou des Etats. Seuls dix ont été retenus par le Forum. Parmi les dix, deux « Genevois », Interpeace et la Commission globale de politique en matières de drogues présidée par l’ancienne conseillère fédérale Ruth Dreifuss. L’an dernier, lors de la première édition du Forum, l’organisation Women@TheTable créée à Genève avait aussi eu l’honneur de compter parmi les dix projets retenus. Responsable des partenariats stratégiques et de la communication d’Interpeace à Genève, Alexandre Munafò* était au Forum de Paris sur la paix en début de semaine. Il dresse pour le Geneva Observer ses premiers constats.



Alexandre Munafò, responsable des partenariats stratégiques et de la communication d’Interpeace à Genève. Photo: Antoine Tardy/Interpeace

Le projet de votre organisation Interpeace, installée dans la Maison de la Paix à Genève, a été retenue parmi les 10 projets les plus innovants au Forum de Paris sur la Paix. Que vous vaut cet honneur ?


A Interpeace, cela fait près de 25 ans que nous travaillons sur des processus de paix afin de les rendre durables. Avec d’autres praticiens, nous voyons se dégager un consensus : la plupart des processus de paix sont fondamentalement mal conçus et entachés de défauts qui les mènent à l’échec. Ces processus sont souvent trop focalisés sur des négociations formelles et l’aboutissement d’un accord. C’est problématique. Il y a déjà des batailles pour savoir qui peut s’asseoir à la table de négociations en vertu de jeux de pouvoir internes et tenter de savoir qui doit représenter qui. En outre, on ne tient bien souvent pas compte du caractère très dynamique des conflits et de leurs acteurs qui évoluent très rapidement. Et lorsque des accords formels parviennent enfin à être signés, ils ont le plus souvent de la peine à être mis en œuvre ou n’ont pas toute la légitimité nécessaire pour être acceptés par toute la population.


Avez-vous un exemple de processus de paix qui n’a pas tenu toutes ses promesses ?


La Colombie en est un. Il y a bien eu un accord formel entre le gouvernement colombien de l’époque dirigé par Juan Manuel Santos, et les FARC. Mais il a essuyé un refus par référendum. Le président colombien l’a ensuite amendé et mis en œuvre ainsi. Avec le changement à la tête de la Colombie, les choses n’ont pas suivi. Le nouveau président a fait campagne sur son refus de l’accord et, une fois au pouvoir, a dit ne pas se sentir lié par celui-ci. Là, typiquement, on s’est trop focalisé sur l’aspect formel d’un accord de paix. Celui-ci prévoyait par exemple une réintégration des FARC dans la vie politique. Cela a très mal passé au sein d’une grande partie de la population. A Chypre, cela fait quarante ans que l’on voit se succéder des rounds de négociations sur un possible accord de réunification sans réel mécanisme de consultation des populations et de ce qu’il leur paraissait acceptable. Là encore, c’est en référendum qu’une des dernières tentatives a échoué.


Que faut-il changer ?


On se contente parfois de faire un copié-collé des clauses de justice transitionnelle, on applique mécaniquement les principes de désarmement, de démobilisation et de réintégration des rebelles. Tout cela est souvent négocié par un nombre limité de personnes. Ce n’est pas suffisamment inclusif. L’approche multi-acteurs dont on a beaucoup parlé au Forum de Paris de la paix, est indispensable et à des niveaux très différents et évolutifs. C’est une nouvelle forme de multilatéralisme. D’une manière générale aussi, on se focalise trop sur la cessation des violences mais on ne réfléchit pas suffisamment à la reconstruction d’une société après un conflit. Or ce sont deux volets très distincts qui, souvent, doivent être discutés par des acteurs différents. Cela doit nous faire réfléchir sur la manière de mener ce travail à long terme. Les processus de paix doivent s’attaquer la plupart du temps à des problèmes systémiques. Ils ne devraient pas durer six mois, mais plutôt dix ans avec des phases différentes où participent différents acteurs de la société à des degrés divers.


Avec le projet qui a été retenu à Paris, quelle vision de la paix défendez-vous ?


Il y a un grand paradoxe. Nous disposons, avec les Conventions de Genève, d’un excellent cadre normatif pour nous dire comment mener des hostilités. Mais pour mener des processus de paix, nous n’avons aucun cadre de ce type au-delà d’une littérature très fragmentée. Nous n'avons pas de lignes directrices pour guider les praticiens. C’est pourquoi notre ambition serait de parvenir à établir un cadre normatif de la sorte. L’idée est de créer une Commission internationale sur la paix inclusive, non pas dans le style ancien, mais pour donner le cadre d’un processus très participatif qui va bien au-delà des élites et qui intègre largement la société civile par de larges consultations. Il ne s’agit pas ici de conclure un nouveau traité ou une convention. L’accord de Paris sur le climat est pour nous un bon exemple. Il n’est pas contraignant, mais il a une force normative considérable. Des villes, des Etats, des entreprises promettent de le mettre en œuvre quelle que soit la politique menée par l’État en question.


La Genève internationale doit-elle craindre l’émergence d’un pôle paix à Paris ?


Paris peut devenir un forum incontournable de la paix. Mais cela reste un événement ponctuel. A Genève, on dispose d’un écosystème permanent où des solutions aux conflits peuvent émerger dans un cadre moins formel et collaboratif. De plus, la géopolitique actuelle est favorable à Genève, laquelle se trouve dans un pays neutre. Les processus qui ont cours à Genève sont, contrairement à New York, plus souples, moins formels. Mais Genève peut et doit faire un effort pour rendre davantage visible ce qu’elle entreprend en la matière car la compétition pour se positionner en la matière est féroce.


*Alexandre Munafò est membre de l'Association The Geneva Observer




Philippe Mottaz est le fondateur du Geneva Observer. Stéphane Bussard est correspondent de la Genève internationale au quotidien suisse de référence Le Temps

Ils sont les coauteurs de #Trump- De la démagogie en Amérique, publié en 2016 aux éditions Slatkine&Cie.