Action humanitaire: «Tout ce que vous faites pour moi sans moi, vous le faites contre moi.»

Sollicité par The Geneva Observer, souhaitant réagir à nos derniers articles, Kasongo* pose un regard sévère sur l’action humanitaire dans son pays.


Par Philippe Mottaz, The Geneva Observer


Lundi 29 avril 2020


Interview


Le pied d’égalité virtuel sur lequel nous met Skype le temps de notre conversation est trompeur. En ce début d’après-midi de fin avril, à l’issue de notre conversation, ce seront deux réalités irréconciliables que nous retrouverons. Un confinement supportable qui s’allège progressivement pour moi, contre le début possible d’une crise effroyable qui pourrait frapper les plus démunis et les plus vulnérables pour mon interlocuteur. Kasongo, un prénom d’emprunt, nous parle depuis Beni, dans la province du Nord-Kivu en RDC. La région continue d’être ravagée par la guerre entre forces gouvernementales et milices insurgées. Elle est toujours aux prises avec Ebola et les trois premiers cas de Covid-19 viennent d’être diagnostiqués dans la province. Deux commerçants locaux de retour de Dubai et un humanitaire européen sont positifs.

Fuyant les combats, des réfugiés congolais ont trouvé refuge à Nobili, un village à la frontière entre la RDC et l'Ouganda. @Kasongo

"Il n’y a guère d’espoir quand ceux qui sont censés vous protéger vous abandonnent"

Père de famille, la petite trentaine, ce Congolais connaît de l’intérieur ce système humanitaire dont il a envie de parler aujourd’hui parce que ça a été longtemps sa vie. Voilà près de quinze ans qu’il y est plongé. Il en est acteur, observateur, et aujourd’hui témoin critique. Au long de son parcours, il a suivi des formations données par l’ONU et par l’USAID. En 2017, Kasongo était à Kamanyola quand 6 membres des forces de sécurité congolaises ont abattu 38 requérants d’asile arrivés du Burundi tandis que les Casques bleus de la MONUSCO étaient restés dans leurs campement. « Adeptes d’une religion qui refuse les contrôles biométriques exigés pour l’entrée en RDC, ce groupe de Burundais a été froidement abattu. J’ai compris alors, peut-être de manière irrémédiable, qu’il n’y avait guère d’espoir quand ceux qui sont censés vous protéger vous abandonnent ».


"Nous sommes dans la colère et la violence"


D’emblée il me reprend quand je lui dis que je souhaite l’entendre sur la «méfiance et la défiance» entre les populations locales et les agences humanitaires et les nombreuses ONG présentes qui sont souvent en concurrence entre elles.«Nous sommes au-delà de la méfiance, nous sommes dans la colère et la violence. En 2019, un groupe de jeunes de Beni a incendié et pillé le camp militaire de la MONUSCO. Quelques mois auparavant, des milices de jeunes avaient menacé d’incendier une jeep de MSF.» On sent Kasongo révolté dans sa désillusion parce qu’il ne voit aucun progrès dans la situation qui «va même en se péjorant.» Pour lui, le système humanitaire a atteint ses limites. «Même si, au départ, les intentions sont bonnes, elles sont dévoyées au moment de leur mise en place sur le terrain. Près de 70 % des budgets d’une mission servent à payer les salaires exorbitants des expatriés, leurs primes de risque dans les zones dangereuses et des primes de fin de semaine. Le reste est redistribué aux travailleurs locaux. Les fonds se sont volatilisés avant d’arriver à la population ! Ça crée des tensions et des conflits au sein même de la communauté et dans les familles" assène-t-il citant un adage local, “quand la misère entre par le toit d’une maison, tes propres enfants deviennent ennemis les uns des autres.



A Nobili.@Kasongo


Le diagnostic de Kasongo est sans appel. Le constat et sombre et rejoins d’autres témoignages entendus par le G.O. La première raison de cette défiance partagée par l’ensemble des populations tient pour lui au fait “que les décisions sur l’aide que les humanitaires offrent ne prennent pas en compte les besoins des populations. Parce que les humanitaires doivent rendre des comptes à leurs donateurs et pas à la population.”

Kasongo nous décrit d’innombrables exemples de cette inadéquation, dresse l’inventaire des dégâts collatéraux engendrés par la présence des acteurs humanitaires et des ONG : la flambée des prix et l’exclusion au logement lors des crises, quand les humanitaires débarquent, une absence coupable de transparence sur l’attribution des fonds ou dans les critères d’engagement des travailleurs locaux, calqués sur les normes et les obligations faites à l’administration humanitaire par ses donateurs et parfois inadaptées au marché de l’emploi local, l’exploitation sexuelle, le recours à des mesures vexatoires, comme le rationnement des rations alimentaires comme mesure de contrôle social. “Hors des interventions d’urgence dans des situations de crise, lorsque les humanitaires sont installés pour le long terme, ils prennent le pouvoir, remplacent le gouvernement.” Année après année, les mêmes pratiques se répètent. “La première fois que vous avez eu le sentiment de ne pas avoir été correctement traité, vous êtes fâché. A la dixième expérience, vous comprenez que c’est un mode de fonctionnement” explique-t-il. “La population” dit-il “constate que le système contribue à perpétuer le cycle de guerre, de pauvreté et de misère qui devrait être justement brisé par l’action humanitaire.” Il illustre son propos d’un exemple : “Il y a quelque temps, le Programme alimentaire mondial (PAM) a distribué dans la région du riz indien et chinois, dont quantité était avariée. Or, les Congolais ont une culture rizicole ancestrale. Pourquoi ne pas utiliser la population locale pour produire du riz indigène ? Au besoin la former et l’accompagner ? Elle ne peut que se sentir méprisée,”dit-il. “Les humanitaires continuent d’opérer sur le modèle caritatif, celui du don matériel pour lequel elles attendent que la population lui soit reconnaissante alors que cette aide est un droit humain.


“Sans l’inclusion systématique des populations, sans la mise en commun d’idées à chaque fois qu’il faut mettre en place une action humanitaire, il y a peu d’espoir.

Par expérience, par formation, Kasongo est parfaitement conscient de la complexité des questions qu’il évoque. Il sait que les acteurs de l’humanitaire partagent souvent une même méfiance vis-à-vis des populations auxquelles elles viennent en aide, mais dans un rapport de force tout à fait inégal. Il sait les réflexions qui sont menées depuis longtemps au sein des organisations humanitaires pour adopter une approche ancrée sur les droits humains plutôt que sur les besoins. Mais c’est bien parce qu’il ne voit pas la traduction concrète sur le terrain de ces principes qu’il choisit aujourd’hui de dénoncer. Le système serait-il irrémédiablement condamné ? Il se refuse à le dire. Comment sortir de cette impasse, comment combler ce déficit de confiance ? Il va chercher dans une expression locale la clé d’une solution : “Tout ce que vous faites pour moi sans moi, vous le faites contre moi.” Et d'ajouter: “sans l’inclusion des populations, sans la mise en commun d’idées à chaque fois qu’il faut mettre en place une action humanitaire, il y a peu d’espoir.

Kasongo a quitté l’humanitaire. Il travaille aujourd’hui pour une organisation internationale active dans la construction de la paix qui met l’inclusion au cœur même de son fonctionnement.


73 views